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Tête-à-tête n° 8
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Date de parution :

15 septembre 2017

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Éditorial
" Vient de paraître"

Les revues ont vocation à paraître, pourtant elles disparaissent souvent. Ce disparaître-là n’est généralement pas volontaire, il est la marque d’un destin : celui d’un objet à la fois reconnu comme essentiel pour dire son Zeitgeist mais aussi voué à une forme de fragilité qu’il porte ontologiquement. Quel bonheur alors de pouvoir proclamer, après deux ans de sommeil forcé et grâce à la confiance d’un nouvel éditeur, qu’un nouveau numéro de la revue Tête-à-tête vient de paraître !
Lorsque la Joconde fut volée en 1911, le parti pris des conservateurs du musée du Louvre fut de maintenir, entre deux tableaux, un espace de mur vide agrémenté de quatre crochets. Les chroniques de l’époque rapportent que la foule se pressa alors pour venir regarder cet emplacement vacant, cette image de la disparition d’un chef-d’œuvre qui, paradoxalement, n’avait peut-être jamais été aussi visible. Plus que le voleur, ce sont les conservateurs du musée qui, en exposant son absence, avaient choisi de faire « disparaître » la Joconde.

La question du « disparaître » est traitée dans ce numéro non pas comme une fatalité mais bien comme un geste, comme une action volontaire. Seulement, face à une condition existentielle qu’exacerbent les médias et réseaux sociaux, peut-on encore s’abstraire du régime du visible ou y soustraire des objets du monde ? Ce nouveau numéro de la revue Tête-à-tête interroge donc les enjeux de pratiques, de postures, de pensées qui mettent en question le règne sans partage d’une économie de l’image. À titre d’exemple, en ciblant l’exploitation totalitaire de la représentation par l’image du gouvernement nord-coréen, qui a construit un faux village en carton-pâte à la frontière avec la Corée du Sud, l’artiste Hayoun Kwon nous transporte, à travers une fiction en réalité virtuelle, dans ces territoires engloutis, déserts, effacés des cartes et des images satellites.

Installant également son terrain de recherche sur des lieux de conflits, c’est au cœur de la matérialité même de l’image qu’Émeric Lhuisset opère. Le drame n’est pas montré mais suggéré, par exemple dans ce portrait d’un ami noyé en voulant rejoindre la Grèce que l’artiste révèle dans des cyanotypes. Ces derniers, en virant progressivement, effacent l’image dans un monochrome bleu… Ailleurs, l’artiste s’intéresse aux conflits liés à la disparition de l’eau. En Irak, pays actuellement le plus exposé à ce type de conflit, Lhuisset photographie le site archéologique de Girsu, ville détruite en 2350 avant J.-C. après trois cents ans de guerre de l’eau. Cette réactivation, dans un fécond anachronisme, permet de penser ici et maintenant le monde évanescent auquel la couverture de ce numéro fait écho.

C’est à un temps long que nous convient Sophie Lapalu et Fabrice Gallis à travers un entretien qui se tient depuis près de dix-sept ans malgré les fuites répétées d’un interlocuteur n’hésitant pas à couper court à la conversation en se faufilant soudainement par une trappe pour ne plus réapparaître. Cet « entretien infini » œuvre dans les plis du temps et révèle au lecteur la démarche passionnante d’un artiste un peu plombier, climatologue, caissier, chauffeur, capitaine de corvette, alpiniste, dompteur, sage-femme ou encore politologue… ayant fait de la furtivité son mode opératoire, pour ne pas dire son mode de vie. Le vœu d’invisibilité, d’effacement, d’immatérialité apparaît donc clairement comme une stratégie revendiquée d’exister, comme le montre l’ouvrage théorique de Dominique Rabaté, Désirs de disparaître. Une traversée du roman français contemporain dans lequel l’auteur analyse des récits de la fin du XXe au début du XXIe siècle, révélant ce qui pourrait bien être un phénomène romanesque caractéristique de notre époque. Comme pour mieux mettre en pratique cette réflexion, Yannick Haenel, abondamment cité dans l’ouvrage de Dominique Rabaté, nous offre un entretien dans une langue puissante où, en égrenant les formes du disparaître, il précise qu’il ne s’agit pas pour les personnages de ses romans de s’échapper pour être tranquilles, mais bien de fonder, de faire leur lieu, ingouvernable, loin des rapports de force. Yannick Haenel réinvente une figure anarchiste au sein de son œuvre en donnant notamment une parole, un langage et une littérature à ceux qui n’en ont pas, à ces « renards pâles », auxquels l’auteur donne le nom du dieu de l’anarchisme malien en même temps qu’il réactive les spectres de la Commune de Paris. Dès lors, pas de dialectique entendue : l’acte de disparaître n’implique pas nécessairement l’espoir du réapparaître, mais plutôt l’affirmation d’un exister ailleurs et autrement. Aussi, quel sens donner à ces figures du renoncement, si ce n’est celui de vouloir penser, créer et vivre en dehors des sentiers battus et des politiques auxquelles plus personne ne croit ?

Faire disparaître c’est affirmer qu’il reste des espaces dans les plis du visible, des zones blanches comme celles que traque Philippe Vasset dans ces lieux non répertoriés par la cartographie officielle où s’ouvre un autre monde, parfois une ville inversée peuplée de personnages d’ordinaire invisibles. En livrant quelques clés du souterrain, l’auteur nous emporte littéralement dans la crypte, à travers un entretien-fleuve dans lequel le lecteur se perd avec une certaine ivresse.

À l’hypervisibilité des événements du quotidien répond donc aujourd’hui une multitude de démarches visant à la dématérialisation et à l’effacement des images, des objets et de soi mais aussi des textes. C’est un champ dont le Conceptual writing américain a su se saisir et dont l’entretien avec l’un de ses principaux auteurs, Craig Dworkin, montre bien la nature tant dans l’antinomie présence/absence du texte, que dans la prise en considération de la page blanche comme médium à part entière. Et c’est ici peut-être que naît l’idée que ce vide servirait à mettre en relief le fonctionnement des dispositifs auxquels on n’adhère pas, des structures politiques que l’on ne veut plus. Il s’agirait alors de réfléchir à ce que l’on pourrait appeler une « pensée du hors-champ » telle qu’elle apparaît tragiquement dans la destinée de Rafi Pitts – cinéaste anglo-iranien contraint à l’exil en 2009 par le gouvernement d’Ahmadinedjad – mais surtout dans ses films, The Hunter (2010) ou, plus récemment Soy Nero (2016). Nero, jeune Mexicain ayant grandi en Californie et renvoyé au Mexique suite aux attentats du 11 septembre, souhaite bénéficier du Dream Act, dispositif permettant aux jeunes clandestins (les Dreamers) de rejoindre l’U.S. Army et d’obtenir la citoyenneté américaine après quelques années de service. On le sait, nombre de ces Green Card Soldiers sont devenus américains à titre posthume, comme les clandestins sacrifiés lors des guerres d’Afghanistan et d’Irak en 2001 et 2003. Le détournement des procédures démocratiques, l’emploi d’une armée d’apatrides comme chair à canon au Moyen-Orient, la criminalisation de l’immigration et plus généralement les violences sociales et politiques du monde contemporain innervent ainsi ce cinéma lucide et démystificateur.
Si en ces temps troublés, nous aimons encore penser le monde et ses formes, que ces dernières se révèlent dans leur fulgurante beauté ou dans leurs représentations les plus abjectes, ce numéro nous permet aussi de nous rappeler que nous sommes tous, potentiellement, des corps noyés ou de la chair à canon. Continuons alors de faire paraître des revues et des œuvres comme ultimes témoignages de ce que nous sommes, obstinément.

Anna Guilló
Directrice de la rédaction

  • 155 x 210 mm
  • collé
  • 152 pages
  • 50 images couleur
  • 15 €
  • ISBN 978-2-915083-00-8